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J’ai structuré mon prochain roman : ou comment je me suis encore cramé des neurones

Par Siana, le 26/10/2021

Et j’aime ça… C’est presque triste à dire.

Dans mon processus d’écriture, ce qui me prend le plus de temps et auquel j’attache le plus d’importance, c’est la préparation. Je suis une architecte-de-la-mort-qui-tue. Comprendre : une architecte qui aime se cramer les neurones en préparant beaucoup trop ses romans.

Cet article est donc dédié aux curieux autant qu’aux jeunes auteurs à la fibre architecte qui cherchent à glaner quelques bouts de méthodologie. D’ailleurs, mon premier conseil adressé chaleureusement à ces derniers serait : pitié, ne faites pas comme moi ! (Et fuyez loin, tant que vous le pouvez encore.)

Note : on appelle souvent « architectes » ou « structuraux » les auteurs qui préparent leurs histoires avant d’écrire, tandis que les « jardiniers » ou « scripturaux » préfèrent écrire au fil de leur inspiration. Mais nous nous situons généralement tous quelque part entre les deux.

Pourquoi je prépare mes romans ?

Je n’en sais fichtrement rien. Ça m’est venu dès le début, dès mes premiers brouillons d’ado. J’ai commencé par avoir des idées, puis à les noter, à les retourner dans tous les sens, et je me suis même fait des fiches personnages (avec des dessins, et tout !). Donc je n’ai même pas réfléchi, je suis partie direct en mode architecte. Je suppose que ça m’a aidée à y voir plus clair dans ce que je voulais écrire. Et il ne faut pas forcément toujours se compliquer la vie non plus. (Je devrais me le répéter plus souvent, maintenant…)

Bref, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai préparé mes histoires, nouvelles ou romans. Plus l’histoire prendre de l’épaisseur, plus cette phase de travail se révèle longue et fournie. Mais pas seulement, car ces dernières années, j’ai aussi étoffé ma méthode de préparation pour y ajouter quelques éléments auxquels je voulais prêter une attention particulière. J’ai repéré des faiblesses dans mes premiers jets, j’ai noté des difficultés dans ma phase d’écriture, alors j’ai ajouté de quoi y remédier à ma préparation. C’est pour ça que, malgré tout, je n’écris rien de parfait. J’ai des lacunes sur certains aspects de la construction des histoires, et en prendre conscience me permet d’y travailler, d’améliorer mes prochains manuscrits sur ces points précis.

Maintenant, quand j’en arrive à terminer cette phase de préparation si longue (qu’elle en devient éprouvante !), je me retrouve avec ces fichiers, tirés de mon projet Monstrueuse :

Imaginez-vous qu’en phase de prise de notes et de tri, je travaille sur des fichiers qui peuvent monter jusqu’à une quarantaine de pages. Bon, pas tous, mais ça fait quand même du boulot !

Et qu’est-ce que j’y mets d’intéressant ?

Comment je découpe mes outils structuraux ?

Voici une liste de documents que je crée à chaque projet et la façon dont ils me servent :

– Le fichier Notes : c’est le premier sur lequel je travaille, puisqu’il me sert à balancer toutes mes idées en vrac durant la phase de réflexion, qui dure généralement plusieurs semaines (un ou deux mois, davantage quand d’autres projets me prennent du temps à côté).

– La fiche Fondations : une fois que l’idée de base est claire dans ma tête, je commence à l’étoffer et à vérifier sa viabilité grâce à ce document de travail que j’ai façonné moi-même à partir des méthodes de John Truby et d’Yves Lavandier. Notez que je ne remplis jamais tout d’une traite, certains éléments surgissent même tardivement durant la phase d’écriture. Souvent, j’ai donc un document qui s’étoffe et se nuance petit à petit. Vierge, le fichier fait déjà 20 pages qui se répartissent entre les catégories suivantes :

* Prémisse et pitchs : pour définir les principaux éléments de l’histoire, c’est-à-dire qui sont les personnages, quel est leur objectif, ce qui les motive, quels sont les enjeux, l’élément déclencheur, le conflit central, les obstacles principaux, etc. À ce stade, je réfléchis aussi déjà au dénouement de l’histoire, savoir où je vais me rassure. Puis j’essaye de faire ressortir les particularités de mon idée ou de mon personnage principal, de creuser un peu le concept pour éviter de rester sur une idée de base trop classique. Tout ne peut pas être original, mais je choisis des éléments à travailler en ce sens. Par exemple, pour Monstrueuse, je m’étais noté : « duo d’enquêteurs atypique, super-chasseuse, communication et empathie entre les deux, aspect psychologique de la fusion ».

* Les sept étapes clés de la structure narrative : piquée à Truby, cette liste me donne une première idée des grandes étapes de l’histoire. Dans l’ordre, on a donc : faiblesse et besoin du personnage principal, désir et objectif, adversaire, plan du héros, confrontation, révélation personnelle, nouvel équilibre. Récemment, je m’y suis ajouté une ligne « élément sensationnel de fin » pour éviter les fins plates et favoriser les révélations finales, les surprises, les émotions fortes. Parce que la dernière impression compte autant que la première !

* Les personnages : il s’agit de commencer à dresser des fiches personnages, et j’ai donc une longue liste d’éléments à remplir pour les principaux protagonistes et antagonistes. Suivant le conseil de Truby, je réfléchis en premier lieu au « principal problème moral de l’histoire » afin de créer des personnages qui en soient des déclinaisons (pour qu’ils se mettent mieux des bâtons dans les roues !). J’utilise aussi les archétypes proposés par John Truby, pour donner un cadre de base à mes personnages et éviter de partir dans tous les sens. Ensuite, j’ai les catégories suivantes : faiblesses, besoins (psychologiques et moraux), objectif personnel, objectif commun, motivations conscientes, motivations inconscientes, détails parlants (goûts, habitudes, etc.), valeurs, façon d’affronter le problème moral central (variation, justification), étapes de son évolution, révélation personnelle de fin.
Pour organiser la présentation de mes personnages durant l’histoire, je me suis également ajouté : caractérisation du 1er acte (actions révélatrices), nuances et développement du 2ème acte (actions révélatrices), influence de la caractérisation sur l’histoire (obstacles créés, difficultés), influence du passé du personnage sur l’histoire (traumas, secret…).
Enfin, dans l’idée d’écrire des personnages que j’aime, j’ai ajouté à toute cette liste des éléments plus personnels comme : le mensonge qu’il se raconte, ce qui le rend humain, comportement face au conflit, climax relationnel.
Après tous ces pavés, je prends des notes sur l’opposition entre protagonistes et antagonistes, leurs différences de valeurs, de vision du monde et des choses, et pourquoi il y a conflit. Je dresse ainsi le tableau d’opposition en 4 points proposé par John Truby, qui permet d’avoir des relations plus riches et nuancées entre les personnages :

écrire un roman personnages

* Le débat moral : encore du Truby, avec une notion que je trouve très intéressante. Il s’agit en fait de développer le thème principal de l’histoire, ou son message, la valeur qui ressort le plus. Souvent, il s’agit d’une question, et chaque personnage tente d’y répondre à sa manière avec sa vision des choses. Pour Monstrueuse, une vision commune était que les monstres sont d’horribles créatures menaçantes, sauf que certains ont un regard scientifique mâtiné d’intérêt quand d’autres souhaitent juste les exterminer sans réfléchir. Ma chasseuse, plutôt dans cette dernière catégorie, va donc évoluer en apprenant à mieux les connaître. La fin de l’histoire prévoit donc la venue d’un choix du personnage, de sa réponse personnelle au débat moral de l’histoire. Le schéma classique consiste en une prise de conscience qui pousse le personnage à changer d’attitude afin de créer un retournement de situation. Pour encadrer ce débat moral, je réfléchis donc aux sous-thématiques qui peuvent apparaître, ainsi qu’aux scènes-clés qui montreront l’évolution de ma thématique. Je prends aussi des notes sur la variation du débat moral vis-à-vis des différents personnages, comment chacun gère la thématique et évolue à sa manière. C’est un travail particulièrement intéressant pour les séries de romans, puisque l’évolution des personnages peut prendre le temps de s’installer sur plusieurs tomes.

* La ligne émotionnelle : ma touche personnelle ! En constatant que les émotions sont vraiment le cœur des histoires, je me suis dit que je devais ajouter cet élément à ma fiche préparatoire. Je décide quelles émotions (2 ou 3 max) je veux mettre en avant à travers l’histoire, et comment elles vont évoluer du début à la fin, à travers les personnages et les situations. Il peut y avoir des oppositions ou des parallèles entre les personnages, y compris dans leur évolution. Là aussi, je m’attarde sur des idées de scènes où ces émotions explosent ou évoluent, y compris durant le climax médian et le climax de fin. Et j’ai ajouté à cette partie une réflexion sur les « facteurs d’incertitude », c’est-à-dire tout ce qui englobe les éléments imprévisibles, les ambiguïtés, les menaces, les obstacles qui semblent insurmontables, tout cela afin de dynamiser au mieux l’histoire. (Et j’ai encore du travail pour m’améliorer sur cette partie, car elle comprend certaines de mes lacunes.)

* L’univers : vu que j’écris de l’imaginaire, c’est une partie souvent chargée. Elle s’attache aux arènes (celle générale et celles plus spécifiques) de l’histoire, à tout ce qui est cadres naturels ou artificiels, aux types de civilisations, au fonctionnement du monde. Mais on y trouve aussi la transformation du monde, liée à celles des personnages, et l’évolution de l’ambiance visuelle suivant les différentes étapes de l’histoire. Dans cette partie, je me suis aussi ajouté quelques considérations sur le genre et sous-genre de l’histoire, avec les éléments attendus et ceux que je souhaite détourner.

* Le réseau de symboles : ici, il s’agit de traduire des aspects abstraits de l’histoire via des objets ou des éléments concrets. Par exemple, ce grand classique : un objet offert, puis utilisé, puis cassé, puis réparé ; de manière à symboliser l’évolution de la relation entre deux personnages. Donc je réfléchis à un symbole général pour l’histoire, pour l’intrigue principale puis les secondaires, pour la thématique, pour chaque personnage. L’idée, c’est vraiment de créer un réseau de symboles qui entre en résonnance avec le débat moral, qui le rend plus concret, qui l’ancre dans la réalité du monde. Ici aussi, il y a matière à réfléchir à l’évolution des symboles les plus importants et à la manière de les présenter. Pour Monstrueuse, j’ai pris ce qu’il y avait de plus simple, qui symbolise le conflit entre les deux espèces, et c’est ce qui m’a donné le titre de la série : Flingues & tentacules.

* Orientation personnelle : comme son petit nom l’indique, il s’agit d’une autre partie pour préciser ce que je veux ajouter de plus personnel à l’histoire. Est-ce que je veux que tel personnage ait une particularité, ou traiter telle thématique de telle façon ? Ce sont en quelque sorte mes intentions d’autrice pour l’histoire, ce pourquoi je veux vraiment l’écrire. J’ai définis que j’aimais écrire des histoires merveilleuses, improbables et impitoyables, donc je mets du cœur à creuser ces aspects en particulier, à pointer des éléments de l’histoire, des personnages, des symboles, des ambiances à travailler dans ce sens. Je réfléchis aussi aux spécificités structurelles (parce que j’arrive rarement à faire simple). Dans Monstrueuse, il fallait que je voie comment intégrer le monstre dans la narration pour éviter d’en faire un simple faire-valoir, je voulais que ce soit un personnage à part entière. Je prends aussi des notes sur la psychologie de mes personnages, parce que j’aime bien creuser cet aspect, ça me permet d’ailleurs d’étoffer la partie ci-dessus sur les personnages.

* Éléments préparatoires de l’intrigue : ici, je vise à fond la structure, donc je liste les éléments de base de l’histoire : situation initiale, élément perturbateur, objectif, enjeux, motivations, liste des scènes (objectif > action > obstacle > résolution), climax médian, point de non-retour, révélation personnelle, climax de fin, nouvel équilibre. Je vérifie ainsi que tout s’enchaîne bien (cause/ conséquence),  et qu’il y aura assez d’émotions fortes. Je vérifie si mes intrigues secondaires ont bien leur annonce et leur résolution, je me note les ironies dramatiques, les fausses-pistes, les éléments de suspense. Je fais aussi un point sur le mode de narration le plus pertinent (personne, temps).

* Structuration de l’intrigue : il s’agit de répondre aux 22 étapes de Truby pour structure une histoire. Notez que j’en profite pour résumer mon fil rouge en reliant les différentes grandes catégories de ce fichier. Par exemple, avec Monstrueuse, j’ai cela (sans les spoilers) :
Concept : chasseuse et monstre fusionnés pour un duo d’enquêteurs atypique
Ligne thématique : qu’est-ce qui rend le monstre humain et l’humain monstrueux ?
Univers : deux univers (humain et monstre) qui se découvrent et se confrontent
Ligne symbolique : ce qui peut repousser ou rapprocher les gens, les faire s’entraider ou s’entretuer
Ensuite, je liste et remplis les 22 étapes : révélation personnelle en lien avec le désir et le besoin,  spectre et univers du récit, faiblesse et besoin, événement déclencheur, désir, alliés, adversaire et/ou mystère, faux alliés ou adversaires, première révélation et décision, plan, contre-attaque de l’adversaire, dynamique du récit, attaque d’un allié, apparente défaite ou victoire, deuxième révélation et décision, dévoilement au public, troisième révélation et décision, vision de la mort, confrontation finale, révélation personnelle, décision morale, nouvel équilibre. Pour moi, il s’agit surtout d’un outil pour vérifier que j’ai bien une trame claire et que tout se trouve là où il faut. Toutes les étapes ne sont pas obligatoires, et en fonction des histoires leur ordre peut varier.

Synopsis/Plan : ils forment parfois un seul fichier, parfois deux différents, puisque le second est généralement plus détaillé. Pour le synopsis, je fais un résumé d’une dizaine de lignes par chapitre, afin de mettre à plat l’intrigue principale, le gros de la trame. Le plan détaillé se construit ensuite, en regroupant le synopsis et les informations de tous les autres fichiers : chaque chapitre compte en moyenne 2 pages de notes. C’est une phase très chronophage qui me crame beaucoup de neurones, car ça demande de réfléchir à de nombreux éléments déjà reliés les uns aux autres et à les ordonner de manière efficace et intéressante.

Check-list de travail : dernièrement, je me suis ajouté une check-list de points à contrôler sur mon synopsis détaillé. Parce que j’ai noté des lacunes qui restaient sur mes premiers jets, malgré ma méthode de préparation. On y retrouve des vérifications classiques comme : intrigue pas trop linéaire, personnages actifs, rebondissements, rythme efficace, personnages attachants, réaction logique des personnages, personnages secondaire assez développés, scènes pas trop surchargées, objectif et enjeux clairs dès le début, etc. Mais ce genre de liste est aussi fait pour répondre à des besoins et problématiques personnelles, j’y ai donc inclus mes faiblesses d’autrice, les points sur lesquels j’éprouve plus de difficultés, mais aussi ceux auxquels j’attache beaucoup d’importance et que je ne voudrais louper pour rien au monde. Je vérifie donc mes critères chapitre par chapitre, ce qui m’a déjà permis de déceler, par exemple : des problèmes de rythme ou de tension, des personnages secondaires trop en retrait, des scènes au dénouement trop prévisible. Monstrueuse a un peu souffert du développement de cet outil, car ses vérifications ont été parcellaires et tardives, et depuis je peine à réduire certaines faiblesses du plan. Mais au moins, les tomes suivants seront mieux lotis ! (je pense que je ferai un article entier sur la check-list, un de ces quatre, c’est un outil intéressant)

Personnages : c’est un document complémentaire à tout ce que j’ai déjà noté, avec des informations plus anecdotiques sur chaque personnage. Je vais y intégrer un résumé de leur passé, leur âge, leur travail, leurs intérêts, leur caractère, leur physique.

– Univers : j’y regroupe les notes de la Fiche Fondations et toutes les autres nées de mes réflexions, c’est une liste de points plus ou moins détaillés, que je répartis ensuite dans mon plan par chapitre.

Et à la fin, nous avons donc un bon gros pavé de préparation, moi je vous le dis…

Ne faites pas comme moi…

Si vous êtes venu jusqu’ici pour glaner de la méthodologie ou des conseils, par pitié, ne faites pas comme moi ! Vous n’avez pas forcément besoin de tout ça pour réussir votre roman. Moi-même, je commence à m’y perdre et à avoir trop de notes, trop d’éléments à penser. Je n’écris aucune histoire parfaite avec tout ça. Au contraire, je perds bien 20% à 30% d’éléments en cours de route, que je dois réintégrer à la correction. Parce qu’un roman est une imbrication trop complexe de nombreux éléments, tel qu’il est impossible de réussir à tout bien ordonner du premier coup, même avec une telle préparation.

Donc si vous trouvez dans cette longue description des choses qui vous aident, inspirez-vous en, mais ne reproduisez pas tout ça, cela ne servirait à rien. Construire cette méthode titanesque m’a pris des années, et j’en suis arrivée au moment où je me demande quoi enlever pour l’alléger. Tout en me disant que je pourrais y rajouter ça, puis ça… Il va clairement falloir que je fasse le point sur tout ce que je maîtrise et qui pourrait sauter de la préparation pour rester uniquement dans la check-list.

Voilà, maintenant vous avez une idée du degré de ma folie d’architecte, qui sur-construit ses histoires jusqu’à s’en cramer des neurones… Et si je continue, c’est parce que ça entretient ma motivation. Mais ne faites pas comme mois, préférez une technique de travail plus légère et plus simple !

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